fév 21 2008
La longue marche des Reconstructeurs
Lasses de s’entredéchirer, plusieurs sensibilités du PS ont décidé de faire alliance afin de former un nouveau courant. Après de multiples -et improbables-réunions, les « reconstructeurs » sont nés. Récit d’un accouchement difficile.
Au PS, c’est comme dans « Astérix » : on peut se quereller le jour et se réconcilier le soir lors d’un banquet. Le 4 février, une trentaine de socialistes ont joué aux Gaulois version Goscinny et Uderzo. D’abord, au congrès réuni à Versailles, ils se déchirent. A la place de poissons avariés, ils se lancent à la figure leur vote : certains approuvent la révision de la Constitution en vue d’adopter le traité européen, d’autres s’abstiennent. Ensuite, place au banquet. Il se tient le soir chez Thoumieux, une brasserie années 30, autour de grandes tables. En guise de sanglier, on partage un boeuf bourguignon. Tous les convives ne viennent pas du même village : une partie est issue de la strauss-kahnie, l’autre fait partie du cercle d’Arnaud Montebourg. Mais tous vont faire un pacte : former un seul village.
La décision est prise au dessert. Montebourg écarte sa salade de fruits, se lève et lance : « Nous allons écrire un nouvel âge du socialisme. Nous allons rédiger une contribution commune lors du prochain congrès ! » Murmures d’approbation dans la salle. Les « reconstructeurs », comme ils se baptisent, sont en marche. Les troupes fabiusiennes et les amis de Martine Aubry pourraient les rejoindre. Leur objectif : éviter que le prochain congrès ne serve à désigner le candidat socialiste à la présidentielle-qu’il s’appelle Royal, Delanoë ou Tartempion. Dans ce cas, disent-ils, le combat des chefs l’emportera sur celui des idées. Et une quatrième déculottée consécutive à la présidentielle est garantie.
Sur le calendrier socialiste, le 4 février est à marquer d’une pierre rose : dans le plus grand secret, un nouveau courant vient de naître. L’accouchement fut dur. Au début, il y a un big bang. Après la double défaite du printemps 2007, les particules s’agitent autour de Solferino. La jeune génération veut casser les chapelles, coupables selon elle de la décrépitude du parti. Tout le monde voit tout le monde, à la recherche d’atomes crochus. Deux jours après sa courte victoire aux législatives, Montebourg se rend un petit matin au Train bleu. Sous les moulures de la brasserie de la gare de Lyon, il a rendez-vous avec d’autres jeunes députés, dont Manuel Valls et Gaëtan Gorce. Autour d’un petit déjeuner, ils décident de secouer le vieux parti d’Epinay. Rendez-vous est pris en juillet, à Evry, pour une première assemblée avec d’autres rénovateurs.
Durant tout l’été, les réunions se multiplient, parfois inattendues. Ainsi, à la mi-juillet, une rencontre insolite se tient dans une salle surchauffée, Rue de Solferino : de jeunes strauss-kahniens parlent à de jeunes emmanuellistes ! Autrement dit, l’aile droite du PS, représentée entre autres par Laurent Baumel, discute avec l’aile gauche, emmenée par Benoît Hamon. L’entrevue se déroule bien. Mais elle n’aura pas de suite . Très vite, Henri Emmanuelli rattrape ses troupes par le col. On peut rénover, mais pas avec n’importe qui…
« Le péril doit être bien grand pour qu’on soit tous réunis ici ! » Entre les jeunes, c’est le début des ennuis. Dès l’été, la bande d’Evry se délite. Aurélie Filippetti retourne auprès de Ségolène Royal et Anne Hidalgo rentre chez Bertrand Delanoë. Puis Montebourg et Valls divorcent. Fin août, lors de la Fête de la rose de Frangy, ils plaisantaient comme deux vieux copains sous le soleil de la Bresse. Mais, à la rentrée, le député de Saône-et-Loire juge les déclarations de Valls trop droitières. « Je ne veux plus être engagé par Valls ! » enrage Montebourg en privé. « Les jeunes poissons sont sur le sable », s’amuse Jean-Christophe Cambadélis. Il va se faire un plaisir de les ramasser dans son épuisette, avec l’aide de Claude Bartolone, premier lieutenant de Laurent Fabius.
Depuis le printemps, ces deux-là sont aux aguets. Un coup de chance les a rapprochés : au troisième étage de l’Assemblée nationale, le bureau de Bartolone jouxte celui de DSK. Dépité par la campagne de Royal, Dominique Strauss-Kahn boude la vie politique. « Camba » annexe alors son bureau. Entre deux dossiers, il discute avec « Barto ». Au fil des échanges, le strauss-kahnien et le fabiusien enterrent la hache de guerre. « On était d’accord sur bien des choses : le parti devait se remettre en état de réfléchir, et il fallait empêcher la pipolisation. C’est elle qui a conduit l’opinion publique à désigner notre candidate à la présidentielle », témoigne Bartolone. Les deux nouveaux amis partent à la recherche d’alliés. Durant l’été, ils multiplient les contacts avec les proches de François Hollande, de Delanoë mais aussi de Royal. « On se renifle », dit drôlement Pierre Moscovici, autre fidèle de DSK. Durant ses vacances aux Etats-Unis, Bartolone s’informe des manoeuvres en cours. Mais c’est Cambadélis qui accélère : il décide, en accord avec DSK, de conduire la voiture-balai qui va ramasser les rénovateurs.
Sa première prise, c’est Montebourg, décidé à en finir avec sa position de minoritaire au sein du PS. Les fiançailles se déroulent fin octobre, dans une salle de l’Assemblée. D’autres prétendants au mariage sont venus discuter : les fabiusiens et quelques proches d’Emmanuelli, dont Hamon. Valls et, surtout, Gorce sont mis à l’écart. Pas assez souples pour entrer dans la danse ! Julien Dray, approché, décline : il mijote déjà sa candidature au poste de premier secrétaire, officialisée ce week-end. Quant à Aubry, sollicitée par « Camba », elle hésite. Certes, elle veut empêcher Royal de prendre le parti. Mais elle reste proche de Delanoë, autre candidat plausible au poste de premier secrétaire. Finalement, la veille du conclave, elle recule.
Dès lors, la conjuration vacille. Chez les fabiusiens, une poignée d’élus comme Paul Quilès tirent à boulets rouges sur cette troisième force, la jugeant artificielle. « Laissez-lui le temps de se développer », leur répond Fabius. La fronde mine aussi les strauss-kahniens, dont une partie refuse l’alliance avec les fabiusiens, les ennemis d’hier. DSK, qui réunit une fois par mois ses troupes à Paris, calme le jeu : « Il faut continuer les alliances pour être majoritaires au congrès », leur demande-t-il.
Jugulées par ces deux poids lourds, les mutineries s’estompent. L’édifice est consolidé. Il est temps de faire à nouveau de l’oeil à la maire de Lille, dont la stature peut renforcer l’attelage. Début décembre, Bartolone, Cambadélis, Hamon et quelques autres prennent leur billet de TGV pour Lille. Une semaine avant le voyage, coup de fil d’Aubry : « Vous êtes cinq, je suis seule. C’est moi qui viens ! » Rendez-vous est pris le 19 décembre au Terminus Nord. Mais, en arrivant dans la brasserie, les conjurés s’étranglent : alors que les agapes doivent rester confidentielles, une équipe de journalistes est présente. « On s’est tous regardés en disant : “Qui est l’imbécile qui a alerté la presse ?” », raconte Bartolone. L’énervement retombe vite : les journalistes réalisent un documentaire sur la gare, en face du restaurant… Pendant le repas, Aubry donne quitus aux conjurés. « Elle a dit qu’il fallait à tout prix éviter le choc des présidentiables et constituer un nouveau coeur de parti », raconte l’un de ses proches, François Lamy. Lors du déjeuner, elle accepte aussi de participer à la prochaine réunion, organisée un dimanche de janvier au Sénat. Tout est minutieusement préparé : chaque sensibilité doit venir avec une dizaine de membres. Les strauss-kahniens, décidés à montrer leurs muscles, dépassent le quota fixé. Les fabiusiens et les emmanuellistes, toujours circonspects, arrivent en équipage réduit. Au total, la salle compte entre 70 et 80 élus socialistes. A la tribune, Hamon plaisante. « Le péril doit être bien grand pour qu’on soit tous réunis ici ! » lance-t-il, goguenard. Dans la salle, certains sortent leur mobile pour photographier la tribune où se pressent, tout sourire, les adversaires d’hier : Hamon, Bartolone, Cambadélis, Aubry et Montebourg. « C’était la photo impossible ! » rigole le député du Gers Philippe Martin.
Assis dans les premiers rangs, Moscovici envoie sans se cacher des textos. Depuis le début, le député du Doubs n’est pas emballé par cette alliance. D’ailleurs, il partira avant la fin de la réunion. « Au Sénat, j’ai fait la sieste », ironise-t-il. Aubry, en revanche, se montre pugnace. « Je ne veux pas revivre la période de la présidentielle, où tout le monde s’est marqué à la culotte et a laissé partir Ségolène Royal », prévient-elle de la tribune. Consensuelle, elle explique aussi que la cicatrice européenne peut guérir : « Nous sommes tous ici pour l’Europe, nous avons juste des divergences tactiques pour la construire. Repartons sur de nouvelles bases. »
Pourtant, le plus dur est à venir. Après les municipales, cette coalition hétéroclite a promis de nommer un porte-parole. Il incarnera son candidat au poste de premier secrétaire, tout en s’engageant à ne pas être candidat à la présidentielle. Des noms émergent : Cambadélis, Bartolone, Montebourg, Aubry, Hamon… Problème : aucun ne s’impose. Dans la dernière ligne droite, un outsider pourrait coiffer tout le monde au poteau : Marylise Lebranchu, ex-garde des Sceaux de Lionel Jospin.
Autre difficulté, et de taille : les idées. Depuis six mois, les plumes des différents camps ont rédigé, parfois en commun, des textes exposant leur vision du parti et du socialisme. Un consensus mou, raillent les contempteurs de l’alliance. « Leur seul objectif, c’est de préparer le retour de Strauss-Kahn et de Fabius », dit-on dans l’entourage de Hollande. Plus ennuyeux, les troupes sont toujours divisées au sein de chaque camp. « Après la réunion du Sénat, des proches de Strauss-Kahn ont dit : “C’est fini, on ne reviendra plus !” », confie un témoin. Pas facile, décidément, de faire le grand écart entre les sensibilités ! C’est le discours d’Emmanuelli. « Echanger avec tout le monde, c’est normal, observe le député des Landes entre deux bouffées de Gitanes. Mais il faut parler du fond. C’est pourquoi je ne suis pas sûr qu’on arrive à une motion commune au congrès. »
La troupe pourrait donc continuer son chemin divisée : d’un côté, les amis d’Emmanuelli avec ceux de Fabius ; de l’autre, les proches de Strauss-Kahn et de Montebourg. Au congrès, lors du sprint final, les deux factions pourraient se réunir pour former une « puissance de feu », explique le député Christian Paul. « On va gagner le congrès ! » assure l’un des ténors des reconstructeurs. Mais, comme dans Astérix, ils auront peut-être besoin d’un petit coup de pouce : une gorgée de potion magique.
Nicolas Revol, Le Point du 21 février 2008