Archives de la rubrique "Dans la presse"

mai 29 2010

Réussir notre révolution de l’âge

Publié par admin dans Dans la presse

Ce texte de Martine Aubry a été publié dans le Monde daté du 14 mai 2010.

En ce début de XXIe siècle, la France a franchi le seuil des 80 ans en matière d’espérance de vie totale. Ce sont des années gagnées, des années utiles pour soi-même et pour autrui, une conquête à laquelle notre modèle social, si décrié par la droite, n’est pas étranger.

En même temps,  l’allongement de la durée de la vie ne s’accompagne pas toujours d’une valorisation des individus qui vieillissent. Sur d’autres continents, vieillir est positif, symbole de sagesse et d’expérience. Mais dans la société du live et du in, les cheveux blancs, les rides, les années sont souvent ignorées, voire stigmatisées. Notre modernité, consciemment ou non, organise une véritable exclusion de l’âge et du grand âge.

Telle est l’ambivalence du vieillissement, à la fois cadeau et discrimination. C’est aussi l’un des plus grands défis à relever par la puissance publique, celui du changement des conditions d’accès des seniors à l’autonomie, au logement, à la mobilité et aux soins, aux loisirs, ainsi que de leur indispensable financement. Ces enjeux seront au cœur du débat sur l’avenir des retraites. Les socialistes seront au rendez-vous des contre-propositions.

Nous serons fermes sur nos valeurs et inventifs pour trouver des solutions qui garantissent la pérennité et l’équité du système par répartition. Nous n’acceptons pas l’appauvrissement de nos aînés, qui enferme tant d’entre eux – et d’abord d’entre elles – dans des « minimum vieillesse » de quelques centaines d’euros par mois.

Nous le ferons sans céder aux ultimatums. Le gouvernement cherche à dramatiser pour imposer ses décisions à sens unique dans l’urgence quand il faudrait, comme le demandent les organisations syndicales, prendre le temps d’une véritable négociation pour trouver les voies d’une réforme juste et viable dans la durée. A cet égard, la statistique ne saurait remplacer la politique : le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) est un élément parmi d’autres de l’évaluation financière et ne doit pas être instrumentalisé pour imposer des choix de société.

Les salariés et les retraités ne peuvent pas être les seuls sur lesquels reposent tous les efforts.  Réformer les retraites suppose d’introduire sans tarder de nouvelles ressources dans le système. Ce qui ne signifie pas de peser sans fin sur les salariés ni de diminuer les pensions.

Là se trouve le point aveugle des décisions libérales de 1993 de Balladur ou de 2003 de Fillon : jamais la droite n’a pris la peine de soumettre les très hauts revenus, les produits du capital financier ou de la rente à l’impératif de solidarité alors même qu’un million de retraités vivent sous le seuil de pauvreté.

Les pistes ne manquent pas : élargissement de l’assiette des cotisations à la valeur ajoutée, cotisations sur les stock-options et d’autres rémunérations non assujetties, abolition des privilèges fiscaux qui minent la cohésion nationale, surtaxe de 10 % de l’impôt sur les sociétés acquitté par les banques, affectée au fonds de réserve des retraites, etc. Les choix opérés devront être réévalués à étapes régulières, tant ils dépendront de l’évolution de la démographie, de la croissance, de l’emploi et de la masse salariale, sans pour autant remettre en cause la stabilité des droits indispensable à la confiance dans le système pour les jeunes générations.

Sans renoncer à donner plus de souplesse aux choix individuels et en tenant compte de l’hétérogénéité des parcours professionnels et de leur pénibilité, nous défendrons le maintien de l’âge légal du départ à la retraite à 60 ans – c’est-à-dire la possibilité de faire valoir ses droits à pension –, avec la possibilité de partir plus tôt pour ceux qui ont exercé des activités particulièrement pénibles.

Les Français savent que l’accroissement de l’espérance de vie et une arrivée plus tardive sur le marché du travail nécessitent pour beaucoup un départ réel après 60 ans : l’âge moyen de départ réel est déjà de 61ans et demi. Mais si l’âge légal était repoussé à 62, 63, 65 ans, comme le préconisent l’UMP et le Medef, des centaines de milliers de personnes qui ont commencé à travailler très jeunes seraient contraintes de faire 44, 45, 48 années de travail. Dans un marché du travail qui ne fait pas sa place aux seniors, combiné à l’allongement des durées de cotisation, cela se traduirait pour eux, avant tout, par une baisse des pensions que nous ne pouvons accepter. L’efficacité n’est pas, à nos yeux, le contraire de la justice.

Au-delà, chacun le sait : le bien-être des Français qui vieillissent ne sera pas assuré en comblant les seuls déficits comptables. L’allongement de la vie a fait naître d’autres déficits : d’utilité sociale pour les seniors, d’emplois qualifiés pour accompagner les mutations de l’âge, de liberté pour ceux, sans cesse plus nombreux, qui souhaitent rester à domicile, de logements et d’équipements adaptés aux personnes dépendantes, de soutien pour les familles confrontées à la maladie d’Alzheimer ou aux pathologies dégénératives, de valorisation accrue des filières gériatriques à l’hôpital ou encore de la reconnaissance du droit de mourir dans la dignité… Le progrès en âge fait émerger des aspirations mais aussi de nouvelles inégalités. Celles qui se révèlent quand la société se défait et se détache de ses plus anciens.

Mieux vieillir ensemble exige d’abord la possibilité de se « réengager ». Après le temps du travail, le temps des projets ! Forts de cette « vieillesse indépendante », les retraités demeurent des acteurs, même s’ils ne sont plus des actifs au sens où l’Insee les définit. Ils sont souvent des bénévoles sur lesquels beaucoup sinon tout repose, dans des associations, des municipalités ou des mutuelles, dans l’aide aux devoirs pour les élèves et le lien social pour les plus démunis, pour soutenir ici un jeune qui crée sa PME et conseiller là-bas une organisation non gouvernementale humanitaire.

Nos représentations sont à revoir, car les seniors soutiennent la société et ne se bornent pas à lui demander secours. En meilleure santé, de plus en plus longtemps, ils consomment, voyagent, épargnent, aident financièrement leurs enfants et petits-enfants. L’expérience est un atout, voilà la grande révolution ! Une société créative ne saurait se passer de ce capital. Encore faut-il que la société et que le politique considèrent l’âge pour ce qu’il est : une chance, non un fardeau. Reste qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être délivré des enjeux du quotidien.

Mieux vivre le grand âge dans une société solidaire, c’est non seulement assurer des retraites décentes – nous en sommes encore loin pour des millions de nos concitoyens –, mais également offrir la possibilité à chacun de vivre et non de survivre, de se loger dignement, d’être soigné sans retard dans un pays qui n’accepte pas de devenir un « désert médical ».

Mieux vieillir exige aussi que les territoires, villes ou campagnes, s’organisent pour apporter des réponses personnalisées, humaines et de proximité, capables de satisfaire des besoins qui varient selon l’état de santé, la situation familiale. L’action publique doit apprendre à mieux conjuguer un habitat mêlant les générations, des soins à domicile (que l’Etat rationne encore), des accueils de jour (trop rares), des hébergements médicalisés plus ouverts sur le quartier ou le village. Oui, il est grand temps que la ville du XXIe siècle s’adapte aux âges et repense accès, déplacements et espaces collectifs pour apporter plus de douceur… et même de lenteur.

Mais il faut aller plus loin, vers une société du soin : une aide de qualité aux personnes fragilisées, le traitement des grandes dépendances, les soins corporels et vitaux quotidiens. C’est aussi mieux reconnaître, mieux former et mieux rémunérer ceux qui apportent ces soins et en exercent la lourde responsabilité. L’allongement de la vie a des effets économiques positifs grâce aux nouveaux emplois de proximité liés à l’aide à la personne.

J’invite, et ce sera un choix politique majeur de la gauche, à relancer des politiques publiques qui ne compressent pas ces emplois mais, au contraire, les sécurisent. Comment accepter, par exemple, le manque cruel de places dans les services de soins infirmiers à domicile ? L’allocation personnalisée pour l’autonomie, l’APA, en rendant solvable le besoin d’aide, a permis une formidable avancée. Encore faut-il que les conseils généraux qui la dispensent ne soient pas étranglés financièrement par les décisions aveugles de l’Etat !

Le moment est venu pour la France de dire quelle part des ressources nationales elle entend consacrer au vieillissement. Aux retraites  et à la révolution de la qualité des âges que nous voulons réussir. Soyons à la hauteur du futur.   Exerçons notre sollicitude pour construire « une société qui n’expulse pas ses aînés du monde des vivants », selon le mot terrible de l’anthropologue Maurice Godelier.

N’oublions jamais, non plus, qu’aucune allocation ne remplace les chaînes de soins, les solidarités familiales et amicales, l’attention du voisinage, l’engagement de la société tout entière. A ce prix, la réhumanisation de notre société prendra tout son sens. C’est ainsi que nous ajouterons de la vie aux années, et pas seulement des années à la vie.

Aucun commentaire

mai 31 2008

PS: les “reconstructeurs” confrontent leurs points de vue dimanche

Publié par admin dans Dans la presse

PARIS (AFP) - Les amis de Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Martine Aubry et Arnaud Montebourg vont confronter dimanche leurs points de vue pour voir s’il est possible de dessiner une nouvelle alliance, puis une nouvelle majorité, au congrès de Reims à la mi-novembre.

Ce “pôle des reconstructeurs”, selon l’appellation qu’il s’est donné, veut sortir de l’alternative Ségolène Royal ou Bertrand Delanoë”, persuadé qu’il débouchera sur un remake du fratricide congrès de Rennes (1990) entre Lionel Jospin et Laurent Fabius et que le perdant n’aura de cesse de chercher sa revanche lors de la compétition pour l’investiture présidentielle en 2012.

Participeront aux travaux, en présence de quelque 800 militants et cadres, Martine Aubry, maire de Lille, le député Arnaud Montebourg, Jean-Christophe Cambadélis et Claude Bartolone, “lieutenants” de DSK et de Fabius. L’ex-Premier ministre prendra part au déjeuner. Benoît Hamon, figure montante du PS, a délégué Razzy Hammadi, secrétaire national, pour représenter la gauche du parti à cette rencontre, à titre d’”observateur”. “Volontaire et attentif”, souligne M. Hammadi.

L’objectif est de privilégier “le débat de fond”, selon M. Cambadélis, initiateur avec M. Bartolone de ce rapprochement audacieux.

Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius s’étaient en effet combattus sans ménagement entre fin 2004 et fin 2006, une division dont avait tiré profit Ségolène Royal pour imposer sa candidature à l’Elysée.

Tous ceux-là estiment qu’à l’heure de “la deuxième phase de la mondialisation” marquée par les crises (financière, alimentaire, énergétique et climatique), “la gauche doit définir de nouvelles réponses”. Ils constatent que presque partout en Europe ces dernières années, la social-démocratie s’est fait battre.

Il sera question notamment d’”un autre modèle de croissance, crédible et réaliste, dans la mondialisation” et de “la rénovation” de la gauche.

La réunion, la troisième du genre, n’a “pas d’autre statut qu’un espace de confrontation”, d’autant qu’”on est au début du processus” selon M. Cambadélis.

Si les amis de DSK et Montebourg doivent déposer une contribution commune pour le congrès, Mme Aubry et M. Fabius, avec leurs amis respectifs, devraient déposer la leur. C’est en septembre au plus tard qu’on saura si ces textes peuvent se fondre en une seule motion pour le congrès.

C’est à ce moment-là aussi, si l’aventure se poursuit, que sera choisi un porte-parole commun, qui pourrait postuler à la succession de François Hollande.

Un commentaire

fév 21 2008

La longue marche des Reconstructeurs

Publié par admin dans Dans la presse

Lasses de s’entredéchirer, plusieurs sensibilités du PS ont décidé de faire alliance afin de former un nouveau courant. Après de multiples -et improbables-réunions, les « reconstructeurs » sont nés. Récit d’un accouchement difficile.

Au PS, c’est comme dans « Astérix » : on peut se quereller le jour et se réconcilier le soir lors d’un banquet. Le 4 février, une trentaine de socialistes ont joué aux Gaulois version Goscinny et Uderzo. D’abord, au congrès réuni à Versailles, ils se déchirent. A la place de poissons avariés, ils se lancent à la figure leur vote : certains approuvent la révision de la Constitution en vue d’adopter le traité européen, d’autres s’abstiennent. Ensuite, place au banquet. Il se tient le soir chez Thoumieux, une brasserie années 30, autour de grandes tables. En guise de sanglier, on partage un boeuf bourguignon. Tous les convives ne viennent pas du même village : une partie est issue de la strauss-kahnie, l’autre fait partie du cercle d’Arnaud Montebourg. Mais tous vont faire un pacte : former un seul village.

La décision est prise au dessert. Montebourg écarte sa salade de fruits, se lève et lance : « Nous allons écrire un nouvel âge du socialisme. Nous allons rédiger une contribution commune lors du prochain congrès ! » Murmures d’approbation dans la salle. Les « reconstructeurs », comme ils se baptisent, sont en marche. Les troupes fabiusiennes et les amis de Martine Aubry pourraient les rejoindre. Leur objectif : éviter que le prochain congrès ne serve à désigner le candidat socialiste à la présidentielle-qu’il s’appelle Royal, Delanoë ou Tartempion. Dans ce cas, disent-ils, le combat des chefs l’emportera sur celui des idées. Et une quatrième déculottée consécutive à la présidentielle est garantie.

Sur le calendrier socialiste, le 4 février est à marquer d’une pierre rose : dans le plus grand secret, un nouveau courant vient de naître. L’accouchement fut dur. Au début, il y a un big bang. Après la double défaite du printemps 2007, les particules s’agitent autour de Solferino. La jeune génération veut casser les chapelles, coupables selon elle de la décrépitude du parti. Tout le monde voit tout le monde, à la recherche d’atomes crochus. Deux jours après sa courte victoire aux législatives, Montebourg se rend un petit matin au Train bleu. Sous les moulures de la brasserie de la gare de Lyon, il a rendez-vous avec d’autres jeunes députés, dont Manuel Valls et Gaëtan Gorce. Autour d’un petit déjeuner, ils décident de secouer le vieux parti d’Epinay. Rendez-vous est pris en juillet, à Evry, pour une première assemblée avec d’autres rénovateurs.

Durant tout l’été, les réunions se multiplient, parfois inattendues. Ainsi, à la mi-juillet, une rencontre insolite se tient dans une salle surchauffée, Rue de Solferino : de jeunes strauss-kahniens parlent à de jeunes emmanuellistes ! Autrement dit, l’aile droite du PS, représentée entre autres par Laurent Baumel, discute avec l’aile gauche, emmenée par Benoît Hamon. L’entrevue se déroule bien. Mais elle n’aura pas de suite . Très vite, Henri Emmanuelli rattrape ses troupes par le col. On peut rénover, mais pas avec n’importe qui…

« Le péril doit être bien grand pour qu’on soit tous réunis ici ! » Entre les jeunes, c’est le début des ennuis. Dès l’été, la bande d’Evry se délite. Aurélie Filippetti retourne auprès de Ségolène Royal et Anne Hidalgo rentre chez Bertrand Delanoë. Puis Montebourg et Valls divorcent. Fin août, lors de la Fête de la rose de Frangy, ils plaisantaient comme deux vieux copains sous le soleil de la Bresse. Mais, à la rentrée, le député de Saône-et-Loire juge les déclarations de Valls trop droitières. « Je ne veux plus être engagé par Valls ! » enrage Montebourg en privé. « Les jeunes poissons sont sur le sable », s’amuse Jean-Christophe Cambadélis. Il va se faire un plaisir de les ramasser dans son épuisette, avec l’aide de Claude Bartolone, premier lieutenant de Laurent Fabius.
Depuis le printemps, ces deux-là sont aux aguets. Un coup de chance les a rapprochés : au troisième étage de l’Assemblée nationale, le bureau de Bartolone jouxte celui de DSK. Dépité par la campagne de Royal, Dominique Strauss-Kahn boude la vie politique. « Camba » annexe alors son bureau. Entre deux dossiers, il discute avec « Barto ». Au fil des échanges, le strauss-kahnien et le fabiusien enterrent la hache de guerre. « On était d’accord sur bien des choses : le parti devait se remettre en état de réfléchir, et il fallait empêcher la pipolisation. C’est elle qui a conduit l’opinion publique à désigner notre candidate à la présidentielle », témoigne Bartolone. Les deux nouveaux amis partent à la recherche d’alliés. Durant l’été, ils multiplient les contacts avec les proches de François Hollande, de Delanoë mais aussi de Royal. « On se renifle », dit drôlement Pierre Moscovici, autre fidèle de DSK. Durant ses vacances aux Etats-Unis, Bartolone s’informe des manoeuvres en cours. Mais c’est Cambadélis qui accélère : il décide, en accord avec DSK, de conduire la voiture-balai qui va ramasser les rénovateurs.

Sa première prise, c’est Montebourg, décidé à en finir avec sa position de minoritaire au sein du PS. Les fiançailles se déroulent fin octobre, dans une salle de l’Assemblée. D’autres prétendants au mariage sont venus discuter : les fabiusiens et quelques proches d’Emmanuelli, dont Hamon. Valls et, surtout, Gorce sont mis à l’écart. Pas assez souples pour entrer dans la danse ! Julien Dray, approché, décline : il mijote déjà sa candidature au poste de premier secrétaire, officialisée ce week-end. Quant à Aubry, sollicitée par « Camba », elle hésite. Certes, elle veut empêcher Royal de prendre le parti. Mais elle reste proche de Delanoë, autre candidat plausible au poste de premier secrétaire. Finalement, la veille du conclave, elle recule.
Dès lors, la conjuration vacille. Chez les fabiusiens, une poignée d’élus comme Paul Quilès tirent à boulets rouges sur cette troisième force, la jugeant artificielle. « Laissez-lui le temps de se développer », leur répond Fabius. La fronde mine aussi les strauss-kahniens, dont une partie refuse l’alliance avec les fabiusiens, les ennemis d’hier. DSK, qui réunit une fois par mois ses troupes à Paris, calme le jeu : « Il faut continuer les alliances pour être majoritaires au congrès », leur demande-t-il.

Jugulées par ces deux poids lourds, les mutineries s’estompent. L’édifice est consolidé. Il est temps de faire à nouveau de l’oeil à la maire de Lille, dont la stature peut renforcer l’attelage. Début décembre, Bartolone, Cambadélis, Hamon et quelques autres prennent leur billet de TGV pour Lille. Une semaine avant le voyage, coup de fil d’Aubry : « Vous êtes cinq, je suis seule. C’est moi qui viens ! » Rendez-vous est pris le 19 décembre au Terminus Nord. Mais, en arrivant dans la brasserie, les conjurés s’étranglent : alors que les agapes doivent rester confidentielles, une équipe de journalistes est présente. « On s’est tous regardés en disant : “Qui est l’imbécile qui a alerté la presse ?” », raconte Bartolone. L’énervement retombe vite : les journalistes réalisent un documentaire sur la gare, en face du restaurant… Pendant le repas, Aubry donne quitus aux conjurés. « Elle a dit qu’il fallait à tout prix éviter le choc des présidentiables et constituer un nouveau coeur de parti », raconte l’un de ses proches, François Lamy. Lors du déjeuner, elle accepte aussi de participer à la prochaine réunion, organisée un dimanche de janvier au Sénat. Tout est minutieusement préparé : chaque sensibilité doit venir avec une dizaine de membres. Les strauss-kahniens, décidés à montrer leurs muscles, dépassent le quota fixé. Les fabiusiens et les emmanuellistes, toujours circonspects, arrivent en équipage réduit. Au total, la salle compte entre 70 et 80 élus socialistes. A la tribune, Hamon plaisante. « Le péril doit être bien grand pour qu’on soit tous réunis ici ! » lance-t-il, goguenard. Dans la salle, certains sortent leur mobile pour photographier la tribune où se pressent, tout sourire, les adversaires d’hier : Hamon, Bartolone, Cambadélis, Aubry et Montebourg. « C’était la photo impossible ! » rigole le député du Gers Philippe Martin.

Assis dans les premiers rangs, Moscovici envoie sans se cacher des textos. Depuis le début, le député du Doubs n’est pas emballé par cette alliance. D’ailleurs, il partira avant la fin de la réunion. « Au Sénat, j’ai fait la sieste », ironise-t-il. Aubry, en revanche, se montre pugnace. « Je ne veux pas revivre la période de la présidentielle, où tout le monde s’est marqué à la culotte et a laissé partir Ségolène Royal », prévient-elle de la tribune. Consensuelle, elle explique aussi que la cicatrice européenne peut guérir : « Nous sommes tous ici pour l’Europe, nous avons juste des divergences tactiques pour la construire. Repartons sur de nouvelles bases. »

Pourtant, le plus dur est à venir. Après les municipales, cette coalition hétéroclite a promis de nommer un porte-parole. Il incarnera son candidat au poste de premier secrétaire, tout en s’engageant à ne pas être candidat à la présidentielle. Des noms émergent : Cambadélis, Bartolone, Montebourg, Aubry, Hamon… Problème : aucun ne s’impose. Dans la dernière ligne droite, un outsider pourrait coiffer tout le monde au poteau : Marylise Lebranchu, ex-garde des Sceaux de Lionel Jospin.

Autre difficulté, et de taille : les idées. Depuis six mois, les plumes des différents camps ont rédigé, parfois en commun, des textes exposant leur vision du parti et du socialisme. Un consensus mou, raillent les contempteurs de l’alliance. « Leur seul objectif, c’est de préparer le retour de Strauss-Kahn et de Fabius », dit-on dans l’entourage de Hollande. Plus ennuyeux, les troupes sont toujours divisées au sein de chaque camp. « Après la réunion du Sénat, des proches de Strauss-Kahn ont dit : “C’est fini, on ne reviendra plus !” », confie un témoin. Pas facile, décidément, de faire le grand écart entre les sensibilités ! C’est le discours d’Emmanuelli. « Echanger avec tout le monde, c’est normal, observe le député des Landes entre deux bouffées de Gitanes. Mais il faut parler du fond. C’est pourquoi je ne suis pas sûr qu’on arrive à une motion commune au congrès. »

La troupe pourrait donc continuer son chemin divisée : d’un côté, les amis d’Emmanuelli avec ceux de Fabius ; de l’autre, les proches de Strauss-Kahn et de Montebourg. Au congrès, lors du sprint final, les deux factions pourraient se réunir pour former une « puissance de feu », explique le député Christian Paul. « On va gagner le congrès ! » assure l’un des ténors des reconstructeurs. Mais, comme dans Astérix, ils auront peut-être besoin d’un petit coup de pouce : une gorgée de potion magique.

Nicolas Revol, Le Point du 21 février 2008

Aucun commentaire

fév 04 2008

Les socialistes rassemblés sur l’Europe, c’est possible

Publié par admin dans Dans la presse

N’en déplaise aux commentateurs, les socialistes ne sont pas fondamentalement divisés sur le projet européen. Pour s’en rendre compte, encore faut-il s’abstraire des jeux d’appareils d’hier et regarder en face la réalité d’aujourd’hui. Socialistes, nous sommes tous des proeuropéens convaincus et nous ne nous satisfaisons pas de l’Europe telle qu’elle va. Notre projet est celui d’une Europe démocratique et solidaire.

C’est au nom de cet idéal, et même si nous mesurons le chemin parcouru, que nous critiquons ce que l’Europe tend à devenir : un marché sans horizon politique, sans réelle solidarité, où la concurrence sociale et fiscale est la principale politique de convergence. Si nous nous sommes opposés et parfois déchirés sur le traité constitutionnel, puis sur l’adoption du traité de Lisbonne, ce n’est pas au nom de conceptions divergentes de l’Europe, mais en raison d’une appréciation différente de la stratégie à adopter : le pari du compromis immédiat pour les uns, le pari du rapport de force pour les autres. Nous partagions un même but stratégique : approfondir l’unification européenne pour répondre à la mondialisation.

Les partisans du oui ont pensé préférable d’adopter un compromis insatisfaisant pour avancer tandis que ceux du non jugeaient indispensable d’exprimer leur désaccord pour rendre possible une réorientation de l’Europe. Dans les deux cas, il s’agissait d’un pari sur l’avenir, aucun camp ne peut prétendre avoir eu intégralement raison. La suite des événements a pu confirmer les uns et les autres dans leur approche. Si cette différence d’appréciation a débouché sur une incontestable fracture, c’est qu’elle a été exploitée tant par l’ultragauche que par certains dirigeants socialistes. Nous voulons éviter que le champ de bataille du passé ne vire au champ de ruine de l’avenir. Nous nous appuyons sur une certitude : jamais le débat, artificiellement gonflé par le contexte politique interne du Parti socialiste, n’a porté entre nous sur les objectifs de la construction européenne.
D’ici quelques semaines, la question du mini traité sera derrière nous. Il est peu probable que le dossier institutionnel - voire constitutionnel - soit rouvert à brève échéance. Jusqu’à présent, nous avons toujours envisagé notre projet européen dans la perspective de nouveaux traités débouchant en même temps sur un approfondissement institutionnel et politique. Dans l’Europe à 27, et pour plusieurs années, l’ère des grands traités fondateurs est close. Seules seront possibles des avancées sur des projets concrets. Nous le regrettons, mais c’est un fait. Alors que le nouveau traité ne changera rien aux politiques mises en œuvre, c’est sur celles-ci que nous devons désormais nous concentrer. L’essentiel est de convaincre nos partenaires, non par une attitude agressive et agitée - celle contre-productive de l’actuel président de la République -, mais par la constance et la cohérence. Alors que le spectre d’une récession mondiale se profile, concentrons-nous sur les enjeux économiques et sociaux. Plusieurs avancées sont à la fois urgentes et possibles.

Les socialistes français doivent être à la pointe du combat pour la réforme de la gouvernance de la zone euro. L’Eurogroupe - autorité politique - doit monter en puissance et s’investir dans un dialogue permanent avec la BCE, et il ne tient qu’à lui de le faire. Les objectifs d’inflation et de taux de change doivent être fixés dans ce cadre. Tout en respectant son indépendance imposée par les traités, l’action de la BCE peut et doit être mieux coordonnée avec l’autorité politique. Un marché unique sans politique de convergence sociale vers le haut est voué à une concurrence vers le bas, ce qui n’est pas tenable à long terme pour nos entreprises, nos emplois, nos territoires, sans oublier nos finances publiques. Les socialistes français doivent proposer une stratégie par étapes, moyennant des compensations. Cela implique une nouvelle ambition pour les politiques structurelles. Le budget de l’Union devrait être porté pour cela à son plafond légal, 1,24 % du PIB, alors qu’il n’est aujourd’hui qu’à 1 %. L’Union doit également s’investir dans la recherche et l’innovation, dont le pilotage serait beaucoup plus efficace à son niveau. Nous proposons de créer une coopération renforcée pour gérer un budget commun et créer un espace européen unifié pour les entreprises innovantes et les chercheurs. L’environnement, les biotechnologies et l’économie de l’immatériel pourraient être les priorités de cette politique. Ils donneraient à la construction européenne un élan comparable à celui que la Communauté du charbon et de l’acier avait donné aux premières heures de l’Union.

Des inflexions importantes doivent être apportées, enfin, à la politique commerciale de l’UE. Plus réactive, elle devrait se fixer pour objectif le juste échange plutôt que le libre-échange. Il ne s’agit en aucun cas de protectionnisme, mais d’une stratégie gagnante pour tout le monde : éviter les à-coups pour nos entreprises et conditionner l’ouverture à des progrès sociaux et environnementaux effectifs du côté des pays émergents. Ces quatre priorités, que tous les socialistes partagent, peuvent être mises en œuvre dans le cadre des traités existants. Tout est question de volonté politique et de force de conviction.

A nous de convaincre nos partenaires, à commencer par le PSE. Si ces mesures étaient mises en œuvre, elles changeraient le visage de l’Europe, qui deviendrait un espace de croissance et d’influence, d’avant-garde économique et de progrès social. Sur ces questions - comme sur les autres - le PS doit maintenant se mettre au travail pour préciser les propositions et engager le travail de reconquête intellectuelle. Jeunes responsables du Parti socialiste, nous sommes convaincus que la rénovation nécessaire de la gauche ne peut passer par la reproduction à l’infini et l’exacerbation des divergences qui se sont manifestées au cours des années précédentes. Après que le Congrès, réuni à Versailles, a voté, nous voulons surmonter le traumatisme de la division, nous rassembler pour reprendre le travail en commun, aller de l’avant. C’est ce que nous nous engageons à faire en appelant tous les socialistes de bonne volonté à nous rejoindre.

Tribune parue dans Libération daté du 4 février 2008 et signée par : GUILLAUME BACHELAY membre du bureau national, LAURENT BAUMEL responsable national aux études, PASCALE BOITARD membre du bureau national, DIDIER CUJIVES secrétaire national du MJS, ALEXIS DALEM corédacteur en chef de «la Revue socialiste», MARIETTA KARAMANLI députée, FRANÇOIS KALFON membre du conseil national, FLORA LABOURIER secrétaire national du MJS, SANDRINE MAZETIER députée, CLAUDE ROIRON membre du bureau national.

Aucun commentaire